Trois Gorges
Chronique d'un désastre annoncé (01.10.01)
Chronique d'un désastre annoncé
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"Nous avons été bernés. Le gouvernement nous traite comme des vagabonds, non comme des migrants" se plaint She Quingshu, paysan de 40 ans. Il a quitté sa maison et ses terres depuis neuf mois avec sa famille pour un nouveau lieu d'habitation imposé par le gouvernement1. M. She habitait une région pauvre, condamnée à être inondée par la mise en service du barrage des Trois Gorges d'ici 2009. Avec les autres villageois, il n'a eu d'autre choix que de monter à bord d'un bateau qui les a mené près de 2'000 kilomètres en aval. Ils se sont retrouvés dans un environnement complètement différent, répartis dans huit villages différents, cohabitant avec une population parlant un autre dialecte, désorientés par d'autres pratiques agricoles.
Des dizaines de milliers de personnes quittent ainsi le Sichuan chaque année avec un baluchon pour bagage et des rêves de vie meilleure. Les autorités leur font miroiter de belles perspectives d'avenir: compensation généreuse, nouvelle maison et terres, écolage et électricité gratuits. En réalité, M. She a touché un tiers de la somme promise, une surface de terres inférieure à la moyenne locale et les factures scolaires ont doublé par rapport à son village natale. "Si on avait su, on n'aurait jamais accepté de partir avant d'avoir touché la totalité des compensations". Même sans corruption, les sommes pour la compensation seraient insuffisantes pour acheter de nouvelles terres et construire une nouvelle maison.
Prévisions effrayantes
Les hauts fonctionnaires chinois articulent le chiffre de 1,2 million de paysans à déplacer. 85% de ces personnes doivent avoir quitté les lieux avant 2009, date où le réservoir sera complètement rempli. Des opposants au projet estiment, eux, que 1,8 million de personnes sont concernées par ces migrations forcées. Or depuis 1992, seules 227'000 personnes auraient été déplacés - 240'000 selon les chiffres officiels2. D'ici 2003, 550'000 personnes doivent encore être déplacées selon les objectifs du gouvernement. Le rythme des migrations forcées va donc s'intensifier.
Le nombre de personnes à déplacer est le plus grand jamais atteint pour un seul projet. Rappelons que la Chine est, avec l'Inde, le pays qui a connu le plus grand nombre de déplacements forcés de population. Selon l'opposante Dai Qing3, la Chine aurait déplacé de 30 à 60 millions de personnes entre 1950 et 1989 pour construire des milliers de grands barrages. Pour cette même période, les chiffres officiels, repris prudemment par la Commission mondiale des barrages, sont de 10,2 millions de personnes déplacées pour 22'000 grands barrages construits…
Les choix des migrants, des paysans pauvres pour la plupart, sont réduits et conduisent inéluctablement vers un appauvrissement:
| Rester sur place et se déplacer au-dessus du niveau de l'eau, ce qui implique souvent des terrains en pente. Contrairement aux plaines fertiles du Yangtzé, les terres des hauteurs sont en effet difficiles d'accès, escarpées (ce qui implique des cultures en terrasses), peu fertiles, menacées par l'érosion et avec un accès limité à l'eau. |
| Aller vivre dans une autre province. Les migrants perdent alors leurs repères. Séparés entre différents villages, leurs réseaux sociaux sont déstructurés. Les tensions avec les communautés locales sont fortes. |
| Partir vivre en ville. Si beaucoup y ont d'abord trouvé des emplois dans les usines, ils les ont perdus depuis suite à une grave crise industrielle. Cette nouvelle main d'œuvre non qualifiée et peu expérimentée est extrêmement fragile, car sans insertion sociale dans la ville. |
Violence et répressions
Tandis que les autorités chinoises prétendent que les déplacements de population progressent tranquillement, un grand nombre de témoignages convergent pour décrire la violence et des mesures d'intimidation, la prison et la disparition de ceux qui osent se plaindre trop fort de compensations insuffisantes ou de la corruption généralisée. Des observateurs craignent un usage croissant de la force pour faire taire les protestations populaires.
Des pétitions unies de milliers de signatures circulent pour dénoncer la corruption et la mauvaise gestion des programmes de réhabilitation. Des dizaines de représentants des communautés rurales se rendent à Pékin pour réclamer de meilleures conditions. En vain. Certains d'entre eux ont disparu4. En mars 2001, cinq représentants de régions menacées d'inondation ont été arrêtés et risquent des peines de trois à sept ans de prison: ils avaient organisé des pétitions dénonçant la mauvaise planification des programmes de réhabilitation, la corruption endémique, la mauvaise gestion et les compensations insuffisantes5. Une personne chargée du déplacement d'un village a été tuée6. Ailleurs, deux tiers des paysans d'un village ont été contraints de laisser démolir leur maison et de partager celles du dernier tiers! Et aucune compensation ne leur a été versée7! Auparavant, en août 2000, 19 manifestants d'un autre village avaient été grièvement blessés suite à l'intervention de la police; 28 autres étaient toujours emprisonnés en janvier 2001 et la police filtrait les entrées et sorties du village8. Les mesures d'intimidations sont nombreuses: on bat et on menace de représailles ceux et celles qui tentent de chercher de l'aide et du soutien extérieur.
"Toute personne s'opposant aux déplacements peut être considérée comme criminelle" avertit l'organisation américaine International Rivers Network, qui milite contre le barrage des Trois Gorges. L'organisation Human Rights Watch in China dénonce "l'absence de moyens de recours pour les personnes qui tentent de protéger leurs intérêts et la répression qui s'abat sur eux". Cette dureté de la Chine pourrait provoquer une intensification de l'agitation et de la violence dans la région des Trois Gorges au gré des déplacements de population. De toutes les écueils du projet, les migrations forcées sont politiquement les plus sensibles. Car si les voix critiques des défenseurs de l'environnement, des droits humains, des archéologues ou des ingénieurs peuvent être réduites au silence, il sera plus difficile d'étouffer des centaines de milliers de paysans.
Catherine Berruex, Déclaration de Berne
Notes:
1) Calum et Lija MacLeod, Washington Times, 1er juillet 2001.
2) Vivien Pik-Kwan Chan in The South China Morning Post, 20 juin 2000.
3) Elle a été emprisonnée pour avoir critiqué le barrage des Trois Gorges dans un livre.
4) Jasper Becker in The South China Morning Post, 21 mars 2001.
5) Financial Times, Power in Asia, 5 avril 2001.
6) International Rivers Network, Julie Chao-Cox, 6 mai 2001.
7) 21 Janvier 2001, Three Gorges Probe.
8) 21 Janvier 2001, Three Gorges Probe.
Corruption
Fin 2000, l'utilisation de 84% des 3 milliards de dollars déjà alloués au déplacement et à la compensation des populations a été passée à la loupe: Pékin reconnaît que 244 millions de dollars ont été détournés. La corruption est endémique: des officiels ponctionnent de l'argent à tous les niveaux. La Chine réagit fermement: un cadre du gouvernement a été exécuté, deux autres ont été condamnés à perpétuité, 133 ont été condamnés à des peines diverses et 140 ont aussi été punis par différentes mesures: licenciement ou exclusion du Parti. L'Etat alloue 4'000 dollars d'indemnités par personne déplacée, mais une large partie de cette somme est utilisée pour la construction de routes et autres infrastructures ou est détournée. Résultat: seul un tiers de l'agent au mieux atteint sa destination, somme bien sûr insuffisante pour permettre à la personne spoliée de reconstruire sa vie.
C.B.
Source: Julien Chao, Cox Washington Bureau, 6 mai 2001.
Articles extraits de Vers un développement Solidaire, 162, octobre 2001.



